La dialectique de Tell ou la Suisse face au(x) terrorisme(s)

Le terrorisme est par nécessité secret, par nature abscon. Ses ressorts sont parfois cachés, il n’est cependant pas inexplicable, encore moins incompréhensible.

Le terrorisme est incarné. Il n’est pas le résultat d’une soudaine génération spontanée. Il est le fait d’êtres humains agissant dans un milieu donné, selon des modes opératoires précis et en fonction d’objectifs formulés avec plus ou moins de précision.

Le terrorisme est un épiphénomène de l’Histoire. Facteur englobé à l’échelle de l’Humanité, il n’en devient pas moins un thème englobant pour qui s’y attache, en dissèque les manifestations et tente d’en esquisser le futur.

Lire le terrorisme, le comprendre et pouvoir en analyser les structures, les hommes, les modes opératoires et les conséquences exigent une humilité et une vigilance de tous les instants. Tour à tour ethnologue, anthropologue, psychologue, linguiste ou analyste, le praticien du terrorisme plonge chaque jour dans une matière mouvante, fluide et qui ne cesse de se renouveler. Ancienne responsable des Renseignements Généraux français, la Commissaire Brigitte Henri a parfaitement décrit ce mécanisme. La citation originale se réfère à l’analyse du renseignement ; nous l’avons adaptée à notre thème :

Faire « du terrorisme » ne s’improvise pas. Savoir écouter, établir la part du vrai et du faux, ne pas dénaturer les informations obtenues, les trier, les vérifier, les transmettre, est un métier. Un métier où l’expérience est essentielle.

Si l’on questionnait, impromptu, nos concitoyens sur les relations forcément morganatiques de la Suisse et du terrorisme, gageons qu’ils seraient nombreux à manifester une incompréhension certaine.

A consulter le récapitulatif, heureusement vide, des opérations terroristes perpétrées ces dix dernières années à l’encontre de notre pays ou de ses intérêts directs, il serait peu élégant, pour ne pas dire malséant, de leur en vouloir.

A considérer les rares citoyens helvétiques fourvoyés dans des situations délicates impliquant des organisations terroristes aux noms forcément exotiques tels qu’ al-Qa’ida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI)[1], al-Qa’ida dans la Péninsule Arabique (aQPA)[2],  les Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP)[3] ou encore le Groupe Abou Sayyaf (GAS)[4], présenter la Suisse comme l’une des cibles récurrentes du terrorisme international relèverait de la mythomanie la plus effrénée.

Elégante intuition devenue institution, le « radar de situation »[5] du Service de Renseignement de la Confédération (SRC) l’illustre à l’envi. Dans son édition 2013, à l’honneur dans le cadran terrorisme, l’on trouve notamment en première ligne « les risques d’enlèvement de citoyens suisses à l’étranger pour des motifs politiques ou terroristes » et les « voyages entrepris pour des motifs djihadistes de l’Europe vers des régions de conflits » ou encore les questions afférentes au PKK : « (…) c’est en particulier sur l’évolution du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) que se concentre l’intérêt de la Suisse. »[6]

 

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En dernière analyse et en cherchant loin, l’on pourrait nous reprocher d’avoir payé quelque rançon, hébergé - sans le vouloir – l’un ou l’autre membre (mineur) de la nébuleuse al-Qa’ida voire des cadres (intermédiaires) du PKK ou des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (TLET)

Foin de terrorisme, notre pays préserverait donc son statut d'îlot de sérénité, trônant au cœur de l’Europe. Respectueux des équilibres démographiques, des découpages géopolitiques passés et présents, terroristes, extrémistes et sicaires de toutes obédiences auraient la politesse (d’aucuns diraient la suffisance) de nous épargner autant que faire se peut. De même, lorsque contraintes et forcées, organisations, fractions ou cellules se résoudraient  à nous solliciter, c'est presque naturellement  qu'elles utiliseraient notre territoire avec parcimonie et discrétion, évitant soigneusement de déborder du cadre légal helvétique tout en concentrant leurs efforts sur des objectifs, des opérations projetés fort loin de nos frontières propres.

Terrorisme et Suisse ? En paraphrasant l’une des répliques de Cyrano de Bergerac on pourrait dire: « Mille petits riens, dont le total ne fait pas une réelle affaire ». [7] .

Vraiment ?

Un constat on ne peut plus rassurant. Mais qui n’est toutefois pas exact. Peu d’entre-nous ont entendu parler de l’« Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie » (ASALA) et de la campagne de terreur qu’elle conduisit en Suisse dans les années 70-80[8].

Et qui se souvient, aujourd’hui du cinglant aveu d’échec rédigé en mars 2000 par la défunte Police Fédérale suisse :

La Police fédérale, se basant sur son rapport initial de juillet 1998,  sur les résultats de la commission rogatoire et sur le présent rapport, est d’avis qu’on ne saurait espérer, dans un proche avenir, obtenir des informations complémentaires relatives à l’attentat de Louxor. Seule l’audition de Moustafa Hamza, ou de complices restés inconnus jusqu’ici, pourrait éventuellement permettre de mieux cerner les motifs qui ont conduit à ce massacre. Quant au problème des effets personnels disparus des victimes, il n’y a guère de chance qu’il soit un jour résolu et que l’on retrouve ces objets. Cela étant la Police fédérale a proposé de suspendre l’enquête de police judiciaire ouverte le 13 octobre 1998 contre inconnus pour présomption d’assassinat (art. 112 CP) en relation avec l’article 5 CP (crimes ou délits commis à l’étranger contre un Suisse), éventuellement pour prise d’otages (art. 185 CP) en relation avec l’article 340, alinéa 3, CP (prise d’otages destinée à contraindre les autorités fédérales ou étrangères).[9]

Ce 17 novembre 1997, dans les sables du temple d’Hatchepsout à Louxor, Egypte, 62 personnes trouvèrent la mort, exécutées par un commando du groupe jihadist égyptien al-Gama’a al-islamiyya. Parmi les défunts, 36 citoyens suisses. En dépit des nombreux éléments évoqués dans le rapport de synthèse de mars 2000 (voir note de bas de page 9), nul donneur d’ordres de cette tuerie n’a été formellement identifié à ce jour. Personne n’a donc été jugé et condamné pour ce crime. A l’hydre du terrorisme international, nous avions payé le prix du sang. Nous en souvient-il encore,  alors que d’évaluer la « relation » de la Suisse au terrorisme ?

Quand le bon Dieu a inventé les voleurs, il a bien fallu qu’il les prive de quelque chose. Il leur a retiré l’estime des honnêtes gens[10]

Une nation se projette au travers de ses grands hommes. Le faire au travers de nos vilains serait pour le moins saugrenu. Supposons cependant un instant, comme se plaît à le croire Jean Anouilh, que Dieu a bien inventé les voleurs… En toute bonne logique, il devrait également assumer la paternité de "ses" terroristes.

 

Aux premiers, nous dit Anouilh, Dieu retira l’estime des honnêtes gens. Aux seconds, à tout le moins ceux ayant eu ou ayant encore commerce avec la Suisse, l’on serait tenté de penser que Dieu leur refusa … la mémoire. Ces méconnus de l’Histoire immédiate sont au cœur des paragraphes qui suivent.

En terrorisme aussi la Suisse a ses vilains, son panthéon de l’ombre. Cadres, animateurs ou membres de réseaux et de cellules ramenant à diverses organisations terroristes ont utilisé et/ou opéré du territoire national.  

Les réseaux des défunts Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (TLET)[11] ont usé de notre territoire pendant plus de vingt ans : cadres opérationnels (d’aucuns se souviendront encore du Commandant Kittu[12]) et hauts dignitaires (le légendaire Kumaran Patmanathan[13], responsable financier et éminence grise des réseaux internationaux du mouvement tamoul) ; le Parti des Travailleurs du Kurdistan (le PKK) d’Abdullah Oçalan  fit de même. Notre territoire fut même  l’involontaire témoin d’échanges de bons procédés entre les deux organisations : les points de chute des uns ayant été repris par les autres au terme d’une transmission parfaitement légale des baux à loyer correspondants. 

Quant aux filières financières des uns et des autres ; disons pour faire simple que nous ne fûmes jamais ce que les Etats-Unis de l’ère Bush nous reprochèrent d’être. Al Qa’ida utilisa avec parcimonie les facilités de la place financière helvétique ; aaltcculés et boutés hors d’Albion, les réseaux des tigres tamouls n’eurent pas la même retenue comme le démontrèrent certaines investigations franco-suisses.[14]

En 1989, un an après la fondation d’al-Qa’ida, Ayman al-Zawahiri est à Genève avec son épouse. En toute discrétion il ouvrit un compte auprès de l’une des grandes banques de la place. Longtemps supposé, à l’origine de nombreuses rumeurs, ce fait d’armes ne fut confirmé par les autorités de poursuites pénales fédérales qu’en 2003. Concédons que le renseignement est alors (presque quinze ans après) peu signifiant. Imaginons un instant que l’information eut été transmise en 1990 : les coordonnées précises de deux des passeports des époux al-Zawahiri ainsi que de l’une de leurs adresses au Pakistan auraient certainement fait le bonheur des services de renseignement et de sécurité helvétique, européens et Outre-atlantique !

En mai 1998, à la veille de la Coupe du monde de football, les services spécialisés français neutralisent un réseau de soutien au Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), l’ancêtre de l’organisation al-Qa’ida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI). Les tentacules du réseau français couvraient plusieurs pays d’Europe, dont la Suisse.[15]

Port d’Aden, le 12 octobre 2000. Le navire de guerre américain USS COLE mouille non loin des côtes yéménites. Dans le petit matin un pneumatique s’approche du bâtiment. Une déflagration éventre le géant d’acier.  Revendiquée par al-Qa’ida, l’opération initia une incroyable chasse à l’homme. Parmi les cibles des autorités américaines, un homme qui allait – plus tard, en 2003 – émarger à la Suisse : Abdullah Ahmad Salah ar-Rimi alias Oways[16],facilitateur yéménite des réseaux d’Oussama Ben Laden qui devait contacter plusieurs personnes résidant en Suisse alors qu’il tentait d’échapper aux services américains.[17]

Il y eut aussi l’utilisation de cartes SIM Swisscom par différents hauts responsables d’al-Qa’ida dont Khalid Cheikh Mohammed[18] ou Abou Musa’b az-Zarqawi: l'excellente qualité des (honéreux) services de roaming de la compagnie helvétique était fort prisée des chefs de l'organisation d'Oussama Ben Laden.[19]

Voilà, fort brièvement résumé, pour notre Histoire immédiate. Mais aujourd’hui me direz-vous, qu’en est-il ?

Faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait et qu’on suit sa fantaisie qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal[20]

Ils ont nom Moezeddine Garsallaoui alias Abou Harith at-Tunsi, Abou Sa’ad at-Tunsi ou, pour l’exemple le plus récent, Abou Sa’ad al-Urduni. A eux trois, ils incarnent les principaux théâtres d’opération des réseaux al-Qa’ida et résument les liens on ne peut plus actuels de la Suisse et de certaines formes de terrorisme.

Les contreforts afghans et pakistanais accueillirent le premier. Il y mourut[21]. Abou Sa’ad at-Tunsi[22] et Abou Sa’ad al-Urduni étaient bien plus jeunes. Le premier dort de son dernier sommeil quelque part en Iraq, à Bagdad ou pas très loin, mort d’avoir lié son destin à celui d’hommes à qui ni l’Histoire, ni les Etats-Unis n’entendaient faire de quartier ; englué à jamais dans une toile dont la complexité ne pouvait que le dépasser. Le second fut longuement enfermé dans une geôle kényane avant de quitter l’Afrique, probablement pour sa terre natale ; marqué à jamais par le chaos somalien.

Contrairement aux idées reçues, rejoindre les terres de jihad n’est pas chose aisée. Aucun des individus évoqués ci-dessus ne put y accéder sans avoir été préalablement repéré, évalué, contrôlé avant, pendant et après son arrivée sur zone.

Intégrer les rangs des moujahedin au Waziristan, en Iraq ou en Somalie présuppose l’existence de systèmes complexes et multiples, constitués du premier au dernier maillon de la « chaîne de voyage » d’individus et/ou de groupes assumant des tâches et exécutant des missions de contrôle. Ce sont les résultats de ces tests qui conditionnent la bonne continuation ou l’arrêt du périple initié par le candidat moujahid.

Ces trois parcours, trois destins pour un même point de départ : notre pays. Moezeddine Garsallaoui quitta discrètement notre territoire en 2006 ; Abou Sa’ad at-Tunsi le précéda : il s’éclipsa une première fois en été 2005, revint pour mieux rejoindre l’Iraq en octobre de la même année. Abou Sa’ad s’esquiva en 2011.

Le cas de Moezeddine Garsallaoui est particulier à maints égards. Beaucoup a déjà été écrit à son sujet, nous n'y reviendrons pas.

Il existe de nombreuses similitudes entre les parcours des deux Abou Sa’ad. L’un et l’autre suivirent d’improbables parcours initiatiques, fréquentèrent la même mosquée et émargèrent à des cercles de connaissances communs avant que de se dissoudre dans le lointain. Au voyage mystico-guerrier du premier fait écho le tourisme « ingénu » du second.  A chaque fois, les parents ne virent pas leur enfant disparaître. Dans le cas d’Abou Sa’ad al-Urduni,[23] il nous fut régulièrement répété que toute cette affaire n’était après tout qu’un malheureux concours de circonstances, un imbroglio impossible et des concordances improbables.

Pour tous deux, le rouage initial qui permit leur départ fut le recruteur, aussi appelé le « découvreur » (la langue anglaise utilise le terme de spotter). Il s’agit le plus souvent d’une personne insérée dans l’arrière-plan social et/ou religieux de la cible potentielle. Sa discrétion en fait généralement un individu peu susceptible d’être remarqué. Découvreur, il lui appartient de repérer, puis de sonder les profils intéressants. Différents faisceaux d’indices reliant les cas d’at-Tunsi et d’al-Urduni suggèrent des signatures (de recrutement) connexes sinon identiques. Tous deux quittèrent leur domicile sans en informer leurs parents ; or les filières irakiennes, somaliennes ou afghanes fonctionnaient sur des modes approchants. Les itinéraires furent certainement préparés, et annoncés. Les arrêts intermédiaires (Damas pour l’un, Nairobi pour l’autre) permirent de sonder plus avant le passé, les motivations et les capacités des candidats.  Du fait de leur jeune âge, nos deux Abou Sa’ad bénéficièrent certainement de traitements particuliers. Enfin l’usage en cours dans la plupart des filières dont nous avons eu à connaître voulait que, une fois le futur combattant arrivé sur zone, sa famille soit prévenue : un appel téléphonique est effectué. Le correspondant ne s’identifie pas. Il informe son interlocuteur que son fils / son frère est désormais rendu à destination. Lorsque le jeune homme meurt au combat, un appel identique est lancé. La famille apprend alors la mort du « martyr ».

Ce qui me rendait plus perplexe, c’était la candeur de cette prière[24]

Il y a plus d’une décennie, le contre-terrorisme était une branche mineure du renseignement; il est désormais au cœur des appareils sécuritaires occidentaux moteur, en bien comme en mal, de profonds bouleversements doctrinaux, méthodologiques et opérationnels.

 

Avant le 11 septembre 2011,  le contre-terrorisme se conjuguait sur deux modes distincts. Les services de renseignement et de police européens pratiquaient cet ennemi depuis trop longtemps pour ne pas le prendre au sérieux; chacun l’appréhendait selon ses règles, lui appliquait ses méthodes propres. Les champs d’action des uns et des autres étaient délimités avec netteté ; chacun s’employait à ne pas franchir la ligne de démarcation. Si l’ennemi était commun, lui seul était à même d’évoluer sur tous les territoires.

Malgré les coups de semonce de l’attentat du World Trade Center et la désintégration du bâtiment fédéral Alfred P. Murrah d’Oklahoma City,  les Etats-Unis hésitaient encore. Le terrorisme restait affaire de policiers. A charge pour le Federal Bureau of Investigation (FBI) d’identifier, arrêter et poursuivre en justice les auteurs d’actes de terrorisme.

Agence créatrice du Counter Terrorism Center (CTC), la Central Intelligence Agency (CIA) voyait le terrorisme comme une branche mineure du renseignement. On y faisait rarement carrière. La première équipe chargée de traiter Oussama Ben Laden et son organisation  y était perçue avec un mélange d’agacement et de dédain. Patchwork iconoclaste – et précurseur – d’analystes, d’officiers traitants et d’agents de terrain, la « Manson Family[25] » allait pourtant devenir le modèle dont allaient s’inspirer presque tous les services de contre-terrorisme actuels.
Au lendemain du 11 septembre 2001, Cofer Black, ancien chef du Counter Terrorism Center résuma très simplement la révolution à venir : « The gloves are off ». Les gants furent effectivement retirés. De cette maxime l’on retint les aspects les plus immédiats, les plus spectaculaires : enlèvements sauvages et renvois dans leurs pays d’origine (à des fin d’interrogatoires parfois musclés) de terroristes présumés ; exécutions ciblées de chefs présumés d’al-Qa’ida ou de mouvances affiliées.

C’est pourtant sur les théâtres d’opération afghans et irakiens que l’on assista à l’émergence d’une doctrine contre-insurrectionnelle portée, principalement, par les généraux américains Mc Chrystal et Petraeus.[26]

Cette doctrine, dite « F3EA » (en anglais pour Find, Fix, Finish Exploit and Assess)[27] bouleversa totalement la perception et la façon de travailler des services de renseignement et de police en matière de contre-terrorisme. Elle fusionna les méthodes d’analyse, d’enquête et d’opérations des services de renseignement, de police et des unités de forces spéciales.

 

altLe cycle classique du renseignement[28] fut  spectaculairement raccourci, réduisant à quelques heures (parfois moins) le temps nécessaire, entre l’acquisition d’une information opérationnelle et sa dissémination, au déclenchement de nouvelles opérations générées par ce même renseignement initial. Les jours, les semaines voire les mois normalement nécessaires à l’accomplissement du cycle au début des années 2000 se réduisaient désormais à quelques heures.

 

Les frappes de drones orchestrées par les Etats-Unis en zone pakistano-afghane, en Somalie ou au Yémen doivent leur efficacité à l’application des principes de cette doctrine. Cette application fut à son tour rendue possible par la mise en œuvre de moyens techniques - plateformes de renseignements mobiles, programmes informatiques spécialisés -et humains hautement spécialisés, supérieurement qualifiés . Abou Sa’ad at-Tunsi et Moezeddine Garsallaoui furent anéantis par des hommes s’appuyant sur des systèmes générés par et pour cette doctrine.

Et il y a fort à parier qu’une partie des informations transmises aux services de renseignement et de police helvétiques au sujet d’Abou Sa’ad at-Tunsi ou Abou Sa’ad al-Urduni aient été récoltés par ces même systèmes.

On l’aura compris, les outils permettant de collecter les renseignements nécessaires à la détection puis la neutralisation d’individus, de cellules et de réseaux liés à, ou inspirés par des organisations terroristes sont multiples, gourmands en haute technologie et capables (d’abord par nécessité) de brasser des quantités gargantuesques de données brutes. Afin de traiter au mieux et au plus vite les masses d’informations collectées, des méthodes d’analyse spécifiques ont été développées. Soutenus par des programmes informatiques complexes et très pointus, analystes, agents opérationnels et policiers se doivent désormais de maîtriser les arcanes du profilage et d’être rompus aux subtilités de l’analyse de réseaux ; ce, quelle que puisse être la masse des éléments à déchiffrer.

Au plan opérationnel, l’approche judiciaire ne peut contester la primauté du renseignement : anticiper, prévenir et neutraliser au plus vite attaque, opération suicide et autres planifications opérationnelles sont l’alpha et l’oméga du contre-terrorisme actuel.

En Suisse, le terrorisme est affaire fédérale avant tout : ressources, compétences et accès aux partenaires internationaux se trouvent concentrés à Berne. Au Service de Renseignement de la Confédération (SRC), comme son nom l’indique, la gestion de la prévention et du renseignement en matière de terrorisme. Quant au volet judiciaire, lorsqu’il y a lieu d’être, il est géré par la division Terrorisme de la Police Judiciaire Fédérale (PJF), qui diligente les enquêtes de police judiciaire ordonnées par le Ministère Public de la Confédération.

A en croire nos autorités, le système fonctionnerait parfaitement bien.

Vraiment ?

En guise de conclusion rappelons simplement que Moezzedine Garsallaoui quitta la Suisse alors que sa condamnation à 24 mois de prison dont six fermes était en appel. Abou Sa’ad at-Tunsi se rendit en Syrie une première fois, il revint puis repartit et gagna enfin l’Irak où il mourut après avoir intégré une unité directement subordonnée à Abou Musa’b az-Zarqawi. Quant à Abou Sa’ad al-Urduni, rappelons les récents événements du Centre Commercial de Westgate et le fait que d’autres jeunes gens partis de Suisse se trouvent encore en Somalie.[29]

Quant à la Syrie, nous avons toutes les raisons de penser que cette nouvelle terre de jihad héberge désormais son lot de jeunes gens venus de notre pays. Et pour la première fois, il se pourrait que nous soyons confronté à un nom de guerre se terminant par le patronyme al-Suisri… 

 

* Le mérite de la découverte de la carte de la Suisse (légendes en arabe) qui ouvre ce texte revient à un ancien collègue. Qu'il en soit une nouvelle fois remercié. Il se reconnaitra.

 

 


[1] En février-mars 2003, 32 touristes sont enlevés  par le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (le GSPC, prédécesseur d’aQMI) dans le Sahara algérien. Parmi eux, quatre touristes suisses. Ils seront libérés courant juin 2003.  Voir http://www.swissinfo.ch/fre/politique_suisse/Le_mystere_subsiste_sur_le_rapt_des_Suisses_au_Sahara.html?cid=6423218

Le 22 janvier 2009, quatre touristes sont enlevés dans le Sud du Mali. Parmi eux un couple suisse. La brigade Tarek Ibn Ziyad, d’Abdelhamid Abou Zaid, l’un des chefs historiques d’aQMI au Sahel revendiqua le rapt. Nos  concitoyens furent libérés, respectivement, en avril puis en juillet 2009. Voir http://www.francetvinfo.fr/monde/werner-greiner-otage-suisse-enleve-le-22-janvier-au-niger-par-al-qaida-au-maghreb-a-ete-libere-dimanche-au-mali_222827.html.

Le 15 avril 2012, une ressortissante helvétique vivant à Tombouctou, Mali, est enlevée à son domicile. Brièvement détenue par les membres d’une milice arabe de la région,avant que d’être « vendue » à aQMI, elle sera libérée par le groupe islamiste Ansar al-Din le 24 avril 2012. Voir http://www.slateafrique.com/86203/exclusif-afp-lotage-suisse-enlevee-au-mali-ete-liberee.

[2] Le 12 mars 2012, une ressortissante helvétique résidant et travaillant dans la ville portuaire d’Hodeida, Yémen, est enlevée. Détenue par l’expression yéménite de la mouvance al-Qa’ida, elle sera libérée le 27 février 2013. Voir http://stayingsafeabroad.blogspot.ch/2013/03/yemen-update-swiss-researcher-35.html.

[3]Le premier juillet 2011, un jeune couple helvétique est enlevé au Baloutchistan, Pakistan. Détenu par les Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), ils faussent compagnie à leurs geôliers le 15 mars 2012 au petit matin. Voir http://www.gctat.org/fr/analyses-rapports-et-notes/29-ranoc/194-les-deux-otages-suisses-sont-libres.html.

[4] Le premier février 2012, un citoyen suisse est enlevé dans le Sud des Philippines alors qu’il y observe des oiseaux.

[5] Voir “La sécurité de la Suisse – Rapport de situation 2013 du Service de Renseignement de la Confédération SRC” ; pages 7-8: environnement stratégique, radar de situation. Accédé via http://www.vbs.admin.ch/internet/vbs/fr/home/documentation/publication/snd_publ.parsys.97658.downloadList.8721.DownloadFile.tmp/07ndblageberichtfwebversion.pdfle 04 septembre 2013.

[6]La sécurité de la Suisse, opus cité, page 12.

[7] Librement adapté de la tirade  du Duc :

Milles petits dégoûts de soi, dont le total

Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure »;  Rostand, Edmond ; Cyrano de Bergerac ; Ed. Gallimard, Coll Folio. Paris, 1988. Acte  V, Scène II, page 291.

[8] A consulter avec les précautions d’usage, ce site donne néanmoins une idée de l’ampleur et de la portée des actions de l’ASALA en Suisse dans la période considérée. Voir http://www.bibliotheque-turque.fr/?Bilan-du-terrorisme-Armenien.

[9] inLouxor – synthèse de l’attentat du 17 novembre 1997”; Office federal de la Police, Police fédérale suisse, page 36. Accédé le 12 août 2013 via http://www.ejpd.admin.ch/content/dam/data/pressemitteilung/2003/pm_2003_03_01/000310a_ber-f.pdf.

[10]  in Anouilh, Jean; Le bal des voleurs; Editions de la Table Ronde, Coll. Folio, Paris, 1984. Pages 186-187.

[11] Plus connus sous leur appellation anglaise de Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE). A propos de l’organisation elle-même, lire ces rapports, singalais pour l’un: http://www.defence.lk/news/pdf/LTTE%20International%20Network.pdf, accédé le 07 septembre 2013 et canadien pour l’autre: http://www.csis-scrs.gc.ca/pblctns/cmmntr/cm77-eng.asp. Accédé le 07 septembre 2013.

[12]  Sathasivam Krishnakumar alias Kittu, haut responsable opérationnel des LTTE. Il implanta le Secrétariat général de l’organisation en Grande-Bretagne et passa régulièrement du temps dans notre pays. L’un des proches de l’auteur dispose notamment de clichés montrant le “commandant Kittu” dans un restaurant de la ville de Zürich. Le Commandant Kittu fut tué dans un affrontement avec la marine indienne, non loin des côtes du Sri Lanka en 1993.

[13]Sur les relations financières des TLET/LTTE et de la Suisse, lire http://newindianexpress.com/states/tamil_nadu/article68241.ece?service=print. Accédé le 07 septembre 2013.

[16] Sur la relation d’Abdullah Ahmad Salah ar-Rimi et la Suisse, lire http://www.swissinfo.ch/fre/archive/Laxe_judiciaire_Suisse-Qatar_marque_des_points.html?cid=5080020; accédé le 24 août 2013.

[17]  Sur la relation ar-Rimi – al-Qa’ida, son devenir, lire cet article du journal le Temps, ici  http://www.letemps.ch/Page/Uuid/8b95c34c-2297-11e1-b562-a31adb0448dc/Un_chef_dAl-Qaida_revient_narguer_la_justice_suisse#.Ukg0sRZri2o; accédé le 23 août 2013.

[18] Sur Khalid Cheikh Mohammed et l’utilisation de cartes SIM Swisscom, lire http://www.swissinfo.ch/fre/detail/content.html?cid=3798880; accédé le 03 septembre 2013.

[19] Sur Abou Musa’b az-Zarqawi et l’utilisation de cartes SIM Swisscom, lire http://www.signandsight.com/features/449.html,; accédé le 03 septembre 2013.

[20] InDiderot, Denis; Jaques le Fataliste et son Maître; Editions du Groupe Ebooks Libres et gratuits; Juin 2012. Page 16. Accessible via http://www.fichier-pdf.fr/2013/03/22/diderot-jacques-le-fataliste/diderot-jacques-le-fataliste.pdf.

[22]  Pour approfondir le cas d’Abou Saad at-Tunsi, lire l’article du Temps ici http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/70dcbdf6-d7e9-11e0-bb3b-242652408a2f/Les_enfants_perdus_dAl-Qaida_en_Suisseet là http://www.blog.sami-aldeeb.com/2011/06/19/parcours-terroriste-la-guerre-sainte-de-bienne-jusquen-irak/. Accédés le 10 septembre 2013. Le Centre consacra une brève étude à l’impact qu’eut la mort d’Abou Sa’ad at-Tunsi sur l’une de ses soeurs, en anglais ici http://www.gctat.org/fr/analyses-rapports-et-notes/29-ranoc/149-in-my-brothers-name-a-swiss-path-to-radicalization.html.

[23] Pour approfondir le cas d’Abou Sa’ad al-Urduni, lire la brève recherché que lui consacra le Centre; en anglais ici http://www.gctat.org/fr/analyses-rapports-et-notes/29-ranoc/216-abz-saad-al-urduni-or-the-improbable-matches-episode-ii.html.

[24] inBouvier, Nicolas; L’usage du Monde; Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs; Editions Payot, Paris, 1992. Page 111.

[25] Michael Scheuer créa et dirigea la première unité de la CIA chargée de traquer Oussama Ben Laden et son organisation. Ses choix peu conventionnels tant en matière de personnel, la majeure partie des membres de son équipe étaient des femmes ; que ses orientations opérationnelles lui valurent méfiance et incompréhension. Le sobriquet de « Manson Family » faisait référence au caractère hors norme (presque sectaire ?) du groupe ainsi constitué.

[26] McChrystal, Stanley; My Share of the Task  -A Memoir; Portfolio/Penguin, Penguin Group; New York, 2013 et Broadwell, Paula with Loeb, Vernon; All In – The Education of General David Petraeus; Penguin Press, Penguin Group; New York, 2012.

[27] En français “trouver, fixer, finir exploiter et analyser”.

[28] Par cycle du renseignement on entend l’ensemble des opérations et processus qui, de la collecte à la dissémination, transforment un (des) renseignement(s) brut(s) en un raisonnement, une évaluation susceptible de provoquer/soutenir une prise de décision politique/opérationnelle.