Du clerc au moujahid [1] : Abou Doujana al-Sana'ani

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Cette Note initie  un tryptique. Le second volet sera consacré à Humam al-Balawi,. Le Centre fermera cette page sur un opus tout entier dévolu à Moezeddine Garsallaoui, alias Moez al-Kayrawani, alias Abou Harith al-Tunsi.

Mais pour l’heure…

Il se nommait Abou Hatem Mohammed Naqaa’ Qaed al-Hamli alias Abou Doujana al-Sana’ani. Il incarnait une nouvelle caste de jihadistes. Celle des clercs devenus moujahedin ; celle des scribes du jihad ayant délaissé l’encre pour le sang et au frémissement de la plume préféré le sifflement de l’épée.

 

 

Ce portait est le premier d’une série de trois. A charge pour ce tryptique dire les destins croisés, de retracer les parcours différents et cependant si proches. Trois hommes mûs par un même désir mais au nom de fantômes dissemblables partis, qui du Yémen, qui de Jordanie ou des Alpes helvétiques pour rallier les contreforts du Grand Khorasan.

Le 09 mai 2010, les sites jihadistes les plus en vue du moment diffusent l’eulogie d’Abou Hatem Mohammed Naqaa’ Qa’ed al Hamli alias Abou Doujana al-Sana’ani. Globalterroralert, le Long War Journal et les principaux sites de veille stratégique spécialisés s’emparent du texte, le traduisent, le publient.

Fin de l’histoire.

Aucune recherche subséquente ne vint donner corps à la trop brève biographie du défunt clerc yéménite. Aucune analyse de réseau n’accorda vie et épaisseur au fils de l’Arabia Felix.  Tout au plus le site Globalterroralert accompagna-t’il sa mise en ligne initiale d’un lapidaire commentaire introductif ; les rédacteurs du Long War Journal se fendirent d’un bref encarté : on y apprit qu’Abou Doujana al-Sana’ani appartenait au réseau al-Qa’ida et qu’il était un expert en explosifs.

Dont acte.

Il fallut attendre janvier 2011 et la parution, dans la revue spécialisée CTC Sentinel (janvier 2011, Vol 4, numéro 1) d’un article intitulé « al Qa’ida’s Yemeni Expatriate Faction in pakistan », signé par Evan F. Kohlmann pour que ressurgisse son parcours.

Dans un précédent organigramme publié sur son site et titré « The Operational Network of Abu Dujana al-Khorasani in AFPAK », Evan F. Kohlmann plaçait Sana’ani dans l’orbe d’Humam Khalil al-Balawi alias Abou Doujana al-Khorasani auteur, le 30 décembre 2009 de l’opération-suicide de la base avancée de Chapman, à Khowst, Afghanistan.

Abou Hatem Mohammed Naqaa’ Qaed al-Hamli, alias Abou Doujana al-Sana’ani, essai de construction biographique

altTrès vite, le GCTAT fut intrigué par Abou Doujana al-Sana'ani.  Non pas que le patronyme ait instantanément attiré notre attention. Non. Abou Doujana al-Sana’ani éveilla notre intérêt par une signature, un nom de plume, celui de l’auteur de son eulogie : Abou Mo’ez al-Kayrawani. Le texte était signé de l’un des deux kunya (noms de guerre) utilisés par Moezeddine  Garsallaoui, dernier époux de Malika al-Aroud et animateur de la filière afghane belge  démantelée  le 11 décembre 2008 et dont les animateurs furent condamnés à Bruxelles en première instance au printemps 2010 (Malika al-Aroud vit sa condamnation confirmée en appel le 01 décembre 2010).

Quelques recherches plus avant, le masque tombait. Abou Doujana al-Sana’ani méritait que l’on s’intéressât à lui en propre. Au royaume des clercs-combattants, al-Sana’ani et al-Kayrawani étaient pairs, compagnons d’armes. Sur la toile, nous mîmes également la main sur une série de missives. Un lot de lettres rédigées et paraphées, toutes, par un dénommé Abou Doujana al-Sana'ani. Il s’agit de

 

  • La "lettre aux savants",
  • la lettre à "ceux qui entrent dans la voie du jihad",
  • la lettre intitulée "de l'Afghanistan, un mot de remerciement au cheikh Raymi" et enfin la,
  • "lettre ouverte au cheikh Zindani de (la part de)  l'un de ses élèves".

Forme et fond,  nous procédâmes à l’analyse attentive des missives. Cela nous permit d'authentifier la signature d'Abou Doujana al-Sana'ani pour chacun des textes évalués et précités. Cette même signature, nous devions la retrouver une nouvelle fois en guise de paraphe à l’entretien exceptionnel accordé  par Sirajjudin Haqqani au site jihadiste al Balagh Media Center et mis en ligne le 13 avril 2010. Enfin, nous devions découvrir l'entretien accordé par Abou Doujana al-Sana'ani lui-même au site jihadiste al Balagh Media Center (ci-après aBMC) et diffusé quelques jours après sa mort, le 11 mai 2010.

Ce premier faisceau d'informations nous permit de rassembler suffisamment de matière. Nous pouvions esquisser une construction biographique et analytique  plus conséquente d’Abou Doujana al-Sana’ani : parcours, influences, réseau(x) et compagnons d’armes prenaient forme, devenaient réels.

Nous utilisons ici le terme de "construction" dans son sens premier. L'authenticité des éléments collectés reste parfois difficile à établir et le nombre limité des indices disponibles ne permet en aucune manière de prétendre à une reconstitution fluide, continue et solide. Tout au plus sommes nous à même de proposer une construction (lacunaire et imparfaite, nous le répétons) de certains épisodes saillants la biographie d’Abou Doujana al-Sana’ani.

Son kunya (nom de guerre) l’indique : Abou Doujana al-Sana'ani était originaire du Yémen, plus précisément de la province de Hajjah, sise à la marge des terres contrôlées par la Confédération tribale des Hashid. Marié, père de trois enfants (deux garçons et une fille), il appartenait à la tribu des Bani Hamla.

Interrogé sur son passé par aBMC, al-Sana'ani précisait être diplômé de l'Université de Sana'a, avoir étudié puis appartenu au corps enseignant de l'Université « al Iman » du cheikh Abdulmajid al-Zindani. Déclinant avec aisance les noms et qualités des lieux dans lesquels il avait étudié puis officié, al-Sana'ani ne donnait en revanche au Balagh Media Center aucun  élément concret sur cette partie de sa vie : ni le cursus suivi, ni « la » ou « les » branches enseignées et encore moins les collègues et étudiants  côtoyés ne furent cités.

Abou Doujana al-Sana'ani ne fut pas plus disert à propos de son arrivée en zone pakistano-afghane. L'unique indication chronologique dont nous disposions est extrait de sa nécrologie : dans l'un des passages du texte, al-Kayrawani affirme avoir combattu avec al-Sana'ani durant plus de trois ans. Sa mort étant survenue en mai 2010, cela situe l’arrivée de Sana’ani en terre de Khorasan courant 2007. Soit, tout au plus, quelques mois avant la venue de Moezeddine Garsallaoui. Dans l’entretien accordé à aBMC, Sana’ani évoque sa passion pour les ouvrages dissertant sur le thème de l'unicité de Dieu (tawhid. Il affiche un intérêt marqué pour les pratiques militaires sous toutes leurs formes et confesse sa profonde fascination pour la fabrication et le maniement des explosifs.

De ses activités en zone pakistano-afghane, nous n’avons d’abord  su que peu de choses : ce que daignait nous en révéler son ultime (et unique) biographe. Dans sa nécrologie al-Kayrawani énonce un grade, celui de commandant ; révèle une spécialité,  la fabrication et le maniement des explosifs.

De par les traces électroniques laissées, nous lui savons un rôle annexe : celui de correspondant pour al Balagh Media Center  notamment, mais pas exclusivement, à l'occasion de l'entretien accordé par Sirajjudin Haqqani.

Sa mort en revanche est parfaitement documentée : al-Sana’ani fut tué par  la bombe qu'il assemblait en vue d’une future opération-suicide à Kaboul, Afghanistan. Il ne mourrut pas sur le coup, mais des suites des blessures encourrues.

Influences, liens et réseaux

altEvoquées dans l'entretien publié par al Balagh Media Center, les influences d'Abou Doujana al-Sana'ani étaient aussi éclectiques qu’exclusives. Produit du salafisme yéménite, il se réclamait des chouyoukh Husseyn Ben Shuheib, Adbulmajid al-Zindani, Abdulmajid al-Raymi, Mohammed Ssadek, Abdallah al-Hashiri et Abdelwahab al-Dulaymi.

Il revendiquait aussi les influences de mentors appartenant à la mouvance jihadiste qa'idiste : Abou Yahia al-Libi, Abou Walid al-Ansari, Mansour al-Shami et Abou Sulayman al-'Utaybi. Les échanges épistolaires évoqués plus haut suggéraient une relation étroite avec les deux chouyoukh yéménites : tempétueuse (sinon freudienne) avec le cheikh Abdulmajid al-Zindani ; respectueuse et quasiment filiale avec le cheikh Abdulmajid al-Raymi.

Ses activités de plume lui avaient  donné accès aux principaux leaders de la mouvance jihadiste active en zone pakistano-afghane, dont Sirajjudin Haqqani. Le corps et la substance de l'entretien du 13 avril 2010 suggèrent un lien entre Abou Doujana al-Sana'ani et Humam Khalil al-Balawi alias Abou Doujana al-Khorasani auteur, le 30 janvier 2009, de l'opération-suicide de Khost (pour les détails de cette opération, ici et ici).

Cette supposition se révèle parfaitement exacte à la lecture de l’entretien accordé par Sana’ani au Balagh Media Center. Ces deux interventions, l’interview de Sirajjudin Haqqani et l’entretien accordé au aBMC, permettent, croisées à d’autres sources dont certains passages du MyM numéro 2, "Les chemins du Jihad ou le système Qa’idat al-Um[1]", de mieux situer al-Sana’ani dans les réseaux jihadistes implantés en zone pakistano-afghane.

Les influences universitaires et épistolaires d'Abou Doujana al-Sana'ani ramènent explicitement au Yémen. Centrale, l'influence des chouyoukh al-Zindani et al-Raymi est d’autant plus significative si l'on considère :

  • Que les chouyoukh al-Zindani et al-Raymi sont des salafites avérés. La nature des liens que ces figures religieuses sont susceptibles d’entretnir avec les mouvances salafites yéménites (scientifiques et jihadistes) sont parfaitement illustré par l’exemple d’Abou Doujana al-Sana’ani.
  • Que les chouyoukh al-Zindani et al-Raymi disposent d’accès dans les deux principales organisations charitables salafites yéménites ayant compté des éléments des mouvances jihadistes yéménites et internationales dans leurs rangs, à savoir les organisations al-Hikma al-Yamâniyya et al-Ihsân.
  • Que l'un des dirigeants d'al-Ishân n'est autre que le cheikh Mohammed Ali Hassan al-Moayad, arrêté en 2003 à Francfort, Allemagne, alors qu'il y collectait des fonds. Accusé d'apporter un soutien financier à al-Qa'ida, Ali Hassan al-Moayad fut déporté aux Etats-Unis avant d'être libéré et rendu au Yémen en 2009.
  • Que le cheikh Abdulmajid al-Raymi ne fait pas mystère du soutien et des contacts dont il dispose au sein de la mouvance jihadiste liée à al-Qa'ida, pas plus qu'il ne renie les liens entretenus avec les chefs de l'organisation al-Qa'ida dans la Péninsule Arabique.

C’est dans ce contexte que se situent les écrits adressés par al-Sana’ani à ses deux mentors. Epître -remontrance pour Abdulmajid al-Zindani ; lettre de l’élève au maître, du fils au père spirituel pour le cheikh al-Raymi.

Les influences qa’idistes d'Abou Doujana al-Sana'ani sont classiques.

Inventoriées dans un texte rédigé mi-été 2011, elles ne cèlent aucun réel mystère, listant quelques unes des figures ayant officié (ou opérant encore pour les rares survivants) au sein des réseaux actifs en zone pakistano-afghane

A la diffusion de  l’entretien de Sana’ani durant le premier semestre 2010 en revanche, elles ne pouvaient laisser indifférent. 

altLa liste d’Abou Doujana al-Sana’ani comprend quatre noms : Abou Yahiya al-Libi, cheikh Mansour al-Shami, Abou Walid al-Ansari et Abou Sulayman al-‘Utaybi. Elle ne comprend, détail important, ni le nom d’Oussama Ben Laden, ni celui d’Ayman al Zawahiri.

En filigrane, elle sous-entend Mustafa Abou Yazid alias cheikh Sa’id al-Masri ; alors chef incontesté et unanimement détesté des affidés de Qa’idat al-Um.

Abou Yahiya al-Libi est alors à la tête de l’un des plus influents réseaux de moujahedin lié à Qa’idat al-Um actif dans les zones tribales pakistanaises. Créé en 2003 par Abou Layth al-Libi ce réseau a accueilli, entraîné, influencé et recruté au profit de Qa’idat al-Um la plupart des jeunes gens impliqués dans les complots et tentatives d’attentats ayant visé l’Europe depuis 2008.

Mahmoud Mahdi Zeidan alias cheikh Mansour al-Shami émargeait au noyau dur de Qa’idat al-Um. Avant sa mort en janvier 2010, il était considéré comme l’un des proches de Mustafa Abou Yazid.
   Cheikh Mansour al-Shami était chargé de cours de shari’a. Or ces cours étaient proposés à des impétrants soigneusement choisis par les leaders de Qa’idat al-Um. Abou Doujana al-Sana’ani et Moezeddine Garsallaoui ont très certainement suivi ces formations courant 2008.

Abou Walid al-Ansari et Abou Sulayman al ‘Utaybi étaient tous deux des idéologues rattachés à Qa’idat al-Um et actifs en zones tribales.

 

- PARTIE 2 SUIVRA-

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Infographies GCTAT

 


al-Qa'ida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI)

Emirat du Sahara - structures avant la mort d'Abdelhamid Abou Zaid


Abdelhamid Abou Zaid - réalité photographique et identification


Mokhtar Belmokhtar - réalité photographique et identification


 Harakat Shabaab al-Moujahedin: combattants étrangers, réseaux et liens

 


Mai 2012, Abou Sa'ad al-Urduni et Emrah Erdogan: chronologie, déplaçements et faits

 


Combattants étrangers et Harakat Shabaab al-Moujahedin: Kenya, chronologie mai 2012

 


Filières. Routes, transits et zones de jihad: une perspective helvétique

 


GICL- Groupe islamique Combattant Libyen, état des réseaux 2004

(source, document ESO 2004)
 


GICL- répartition géographique et force des réseaux 2004

(source, document ESO 2004) 

 


Naamen Meziche, réseaux et connections


The US Drone campaing: Qa'idat al-Um leadership's targetting


 Cheikh 'Attiyatullah al-Libi : réseaux et connections iraniennes, 2003


Moezeddine Garsallaoui, réseau et influences : première ébauche


Abou Doujana al-Sana'ani : influences et réseau global


Groupes et courants : géographie de la terreur

 


Spécificités européennes : ethno-nationalisme, anarchie et éco-terrorisme


Du recrutement à l'acte