Deux Helvètes dans le Grand Jeu: chronique d'une libération

altLa nouvelle est tombée très tôt dans la matinée, presqu'au sortir de la nuit. L'armée pakistanaise annonçait la libération des deux otages suisses retenus, depuis le premier juillet 2011, par la faction des Tehrik e Taliban Pakistan (TTP) de Waliur Rehman Mehsud.  

Le général Athar Abbas expliquait que les deux jeunes gens avaient été pris en charge après avoir surgis à un poste de contrôle non loin de Spalga, à quelques kilomètres au Sud-Ouest de Mirali (Nord Waziristan/NW).

Daniela W. et David O. furent d'abord transféré au Quartier Général des forces armées pakistanaises au NWA (Miramshah). Un hélicoptère les conduisit ensuite à Peshawar pour une première série de debriefings avec les services de sécurité pakistanais et la prise en charge du couple par l'Ambassade de Suisse.

Une chronologie limpide.

Quoi que...

Au vu de ce qui suivit, il n'est pas interdit de penser que, quelque part dans l'Ether, les esprits de Kipling et de Churchil devaient déjà esquisser un sourire. Deux Helvètes aux portes de Malakand, projetés bien malgré eux dans le Grand Jeu, cela ne pouvait pas être simple.

Kipling n'aurait pas renié les rebondissements qui ont accompagnés la libération de Daniela W. et David O.

Leur périple se déroulait pourtant sous les meilleures auspices lorsque, en cette fin du mois de juin 2011 et en passe de boucler "leur" Route de la Soie, les deux jeunes helvètes se présentent à la frontière indo-pakistanaise. Le premier contact avec les terres des baloutches et des pachtounes fut probablement agréable et la route de Quetta était ouverte  (à ce propos lire ou relire Deux ressortissants suisses pris en otage au Baloutchistan : éclairage et mise en perspective).

Vint alors altLoralai la mal nommée.

 

Un déjeûner prétexte à une dernière observation, et le message intentionnellement transmis aux moujahedin déclencha le compte à rebours. Une escorte policière qui disparait aussi vite qu'inexplicablement et voici qu'un commando arraisonne le bus bleu, si proche de la mystique des chemins de Kathmandou, si loin des gestes épiques et guerrières nouées sur les contreforts de Khorasan.

L'odyssée qui débuta alors pour Daniela W. et David O. les emmèna aux portes de l'Afghanistan, dans ces antichambres surchauffées que sont les zones tribales pakistanaises, zones grises parmi les plus instables, les plus troublées et les plus complexes d'une planète qui en compte pourtant bon nombre. 

 

Zone qui inspira à Sir Winston Churchill ces phrases prémonitoires et lapidaires:

Except at the times of sowing and of harvest, a continual state of feud  and strife prevails throughout the land. Tribe wars with tribe. The people of one valley fight with those of the next. To the quarrels of communities are added the combats of individuals. Khan assails khan, each supported by his retainers. Every tribesman has a blood feud with his neighbor. Every man's hand is against the other, and all against the stranger.1)

Au final d'un périple qu'ils diront peut-être un jour, Daniela W. et David O. furent placés sous la menaçante protection des hommes de main de Waliur Rehman Mehsud. Chef incontesté de la faction Sud des Tehrik e Taliban Pakistan, héritier présomptif de Baitullah Mehsud évincé par Hakimullah Mehsud après que le père fondateur des TTP eut péri des suites (beaucoup) d'une frappe de drône armée (un peu) par des proches (un oncle et un neveu) de celui-ci. La partie d'échecs qui s'engagea alors est digne du "Grand Jeu". Kipling aurait pu l'écrire et Sir Winston Churchill, n'aurait pas boudé son plaisir. Sans le savoir, encore moins l'avoir voulu, Daniela W. et David O. furent projetés dans l'Histoire rugueuse, âpre et sanglante des luttes d'influence et de pouvoir qui rythment le passage du temps dans cette étonnante partie du monde.

Every influence, every motive, that provokes the spirit of murder among men, impels these mountaineers to deeds of treachery and violence. The strong aboriginal propensity to kill, inherit in all human beings, has in these valleys been preserved in unexampled strength and vigour. That religion, which above all others was founded and propagated by the sword–the tenets and principles of which are instinct with incentives to slaughter and which in three continents has produced fighting breeds of men–stimulates a wild and merciless fanaticism. The love of plunder, always a characteristic of hill tribes, is fostered by the spectacle of opulence and luxury which, to their eyes, the cities and plains of the south display. A code of honour not less punctilious than that of old Spain,is supported by vendettas as implacable as those of Corsica.2)

Fidèle aux précepts du Grand Jeu, la suite s'écrivit alors au fil des interminables heures de veille, de recherche, d'échanges d'informations et de négociations menés en silence, dans l'ombre, par les femmes et les hommes des états-majors de crise d'ici (Berne) et d'ailleurs (Peshawar, Islamabad, Wana ...).

De cette suite le grand public ne perçut que des épisodes épars dictés, comme presque toujours dans ce type de situation, par les ravisseurs.

Aafia Siddiqi, dont David O. dut très certainement découvrir l'existence en captivité, s'invita un instant à la table des négociations (sur cet épisode, Aafia Siddiqi, les otages suisses ou la quadrature du cercle selon Waliur Rehman et les TTP). Se posa ensuite la docte question de l'influence, réelle ou supposée, des réseaux de Qa'idat al-Um dans cette affaire. La deuxième séquence vidéo diffusée en octobre 2011 par le Fata Research Centre laissait peu place au doute: facture générale, forme et fond rappelaient des savoirs-faire développés puis diffusés par les clercs de l'image de Qa'idat al-Um (Otages suisses : le FRC a mis en ligne deux séquences vidéo). L'ombre de Moezeddine Garsallaoui alias Abou Moez al-Kayrawani, alias Abou Harith al-Tunsi s'immisca dans la trame d'une chronologie temporairement mais résolûment helvétique, avant que d'être balayée par les propos définitifs du principal intéressés, messages relayés en Helvétie par le Temps et le Sonntagszeitung.

Peu à peu, mais comme faire se devait, s'instaura le grand silence; rompu ci et là par de menus questionnements, quelques arrières-plans plus charnus à l'instar de cette réflexion du Temps sur le rôle des intermédiaires locaux dans les prises d'otages (lire Les vidéos des otages suisses se négocient des milliers de dollars ici) et un épisode pour le moins étrange, dont le sens et la portée restent à déterminer (épisode de la fausse naissance, rapportée le 12 février 2012 par la NZZ am Sonntag).

Rien donc, en ce matin du 15 mars 2012, ne laissait augurer un tel dénouement; et moins encore des variations qui s'ensuivirent.

L'annonce primaire circula entre six et sept heures du matin. Des sources proches du dossier contactées par le GCTAT le confirmèrent: quelque chose se passait. Forts de cette première indication, nous prîmes contact avec nos interlocuteurs en zones tribales. De manière surprenante, ces derniers ne savaient rien encore. Nos lignes furent coupées: nos correspondants devaient activer leurs réseaux. De Wana à Miramshah, les questions furent répercutées et la première réponse qui revint, sur le coup des 08h30 (heure suisse) nous plongea dans un abîme de perplexité. Les TTP niaient avoir relâchés les deux otages. Mieux encore, un responsable des Tehrik e Taliban Pakistan contacté par nos sources mit les autorités pakistanaises au défi de présenter les jeunes gens à la presse. Tomba alors la deuxième annonce du général Athar Abbas: debriefés par les services spéciaux pakistanais (ISI),  Daniela W. et David O. auraient révélés s'être enfuis (lire la première dépêche d'AFP reprise par el Watan ici).

Aux environs de 09h30, les sources locales du GCTAT revinrent à la charge: les TTP changaient leur version. Ils admettaient - du bout des lèvres - avoir "libéré" les otages.

altSollicitées par le Centre, nos correspondants s'affairèrent. Une chronologie se dessina, les contours de la "libération" se précisèrent. Selon une de nos sources, les otages auraient quitté leur dernière prison aux environs de trois heure du matin (heure locale) pour prendre la direction de Spalga, bourg situé au Sud-Ouest de Mirali. Une région que l'un de nos contacts sur place décrivit en ces termes:

They were released near Spalga village which is a wazir territory. It means they were not kept in Mirali area which is a Daur tribe's territory. Spalga would be a mountainous territory: 3)

Quelques vérifications plus loin, croisant nos informations et celles d'un collègue journaliste suisse, nous obtîmes des éléments plus précis. Daniela W. et David O. seraient réapparus au poste de contrôle du Pont de Thall (Thall Bridge), sis à 15 kilomètres de Miramshah, sur la route de Razmak. (cf. carte). L'hélicoptère qui transféra Daniela W. et David O. de ce lieu au quartier général des forces armées pakistanaises à Miramshah décolla, selon nos sources, du fort de Thall.

Il fut alors temps de rassembler les indices existants et de rédiger les premières hypothèses de travail. Les événements des derniers mois - création de la Shura i Muraqaba, libérations échelonnées mais avérées de combattants de la faction de Waliur Rehman Mehsud, limogeage de Faqeer Mohammad, numéro deux des TTP allié (de circonstance ?) de Waliur Rehman et accrochages discrets mais réels entre affidés de Waliur Rehman et Hakimullah Mehsud - laissaient supposer que le dernier acte du périple pakistanais de nos deux ressortissants s'était déroulé dans des circonstances et selon des modalités dépassant de beaucoup leurs seules personnes.

Nous savions une partie d'échecs complexe et dangereuse en cours dans les zones tribales du Pakistan. Nous n'excluions donc pas une libération "stratégique", un gambit des factions des TTP enclines à négocier une "paix des braves", destiné à pousser à la faute Hakimullah Mehsud et ses partisans.

Nous venions de franchir le mitan du jour. Nous tenions notre analyse.

Kipling et Churchill, eux, savaient qu'il n'en était rien.

Les téléphones se mirent à crépiter.

Au Pakistan, Daniela et David maintenaient leur version: ils s'étaient bien échappés. Waliur Rehman et ses troupes n'y étaient, c'est le moins que l'on puisse dire, pour rien. Une source proche du dossier apporta quelques précisions utiles: Daniela et David venaient d'exécuter un plan,  une option qu'ils avaient - à mots couverts - indiqués à leurs interlocuteurs de la cellule de crise. Depuis quelques temps, ils avaient constaté un relâchement des surveillances. En ce petit matin du 15 mars 2012, lorsqu'ils virent le portail de leur geôle ouvert... Ils firent un choix.

Sources, intervenants ou proches du dossier, toutes les personnes que nous avons pu contacter durant cette très longue journée ont laissé transparaître au fil des événements et des informations, leur surprise, leur joie et parfois, leur perplexité. Alors que nous fermons (très provisoirement) ce dossier nous ne pouvons nous empêcher de penser que si Daniela W. et David O. sont libres, l'histoire de leur libération reste à écrire.

Absolument.

Et certains des chapitres à venir se dérouleront dans les zones tribales du Pakistan. A n'en pas douter. 

Quant à envisager le futur, nous laisserons ce soin à Sir Winston Churchill:

They, when they fight among themselves, bear little malice, and the combatants not infrequently make friends over the corpses of their comrades or suspend operations for a festival or a horse race. At the end of the contest cordial relations are at once re-established. And yet so full of contradictions is their character, that all this is without prejudice to what has been written of their family vendettas and private blood feuds. Their system of ethics, which regards treachery and violence as virtues rather than vices, has produced a code of honour so strange and inconsistent, that it is incomprehensible to a logical mind. I have been told that if a white man could grasp it fully, and were to understand their mental impulses–if he knew, when it was their honour to stand by him, and when it was their honour to betray him; when they were bound to protect and when to kill him–he might, by judging his times and opportunities, pass safely from one end of the mountains to the other. But a civilised European is as little able to accomplish this, as to appreciate the feelings of those strange creatures, which, when a drop of water is examined under a microscope, are revealed amiably gobbling each other up, and being themselves complacently devoured.4)


1) Churchill, Winston, S; The Story of the Malakand Field Force; DoverPublications; London, 1898. Version pdf publiée par PDFBooks, page 6. Accédé pour la dernière fois le 16 mars 2012 sur http://www.pdfbooks.co.

2) Idem, page 6. Accédé pour la dernière foir le 16 mars 2012 sur  http://www.pdfbooks.co.

3) Correspondant du GCTAT en zones tribales.

4) Opus cité, page 8.

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