Libye : les oubli(é)s de l'Histoire

A force de scander à tout vent et en toutes occasions "allahu akbar", les insurgés libyens ont déclanchés une vague d'inquiétude dans les médias occidentaux : et si al-Qa'ida confisquait la révolution libyenne ; et si l'organisation d'Oussama Ben Laden lavait, de Benghazi à darnah, les échecs tunisien et égyptien que lui prêtent certains?

Pertinente ou non, la question est lancée : la guerre des mots aura bien lieu. Déclarations et prises de position s'entrechoquent, s'enchaînent (vite), se répètent (souvent) et se répondent (très rarement, n'en déplaise à Bernard Henry Levy...).

L'Amiral James Stavridis, commandant suprême des forces alliées de l'OTAN en Europe (SACEUR dans son acronyme anglais) ouvre les feux le 29 mars dernier, affirmant devant le Sénat américain que les services de renseignement outre-Atlantique ont détecté des "signes" de la présence d'al-Qa'ida au sein de la résistance libyenne.

Contre-feu, obligé sinon immédiat, le lendemain 30 mars : le Conseil National de Transition Libyen diffuse un communiqué. Y sont affirmés, dans le désordre mais néanmoins avec méthode, "l'identité islamique du peuple libyen, son attachement à des valeurs islamiques modérées, son rejet complet de toute idée extrémiste, sa détermination à les combattre en toutes circonstances". En conséquence de quoi le Conseil National de Transition Libyen "refuse toute affirmation visant à associer al-Qa'ida et les révolutionnaires libyens".

Dans le même temps...

 Le 15 février, plus d'une centaine de détenus islamistes, toutes obédiences et appartenances confondues, sont libérés par le pouvoir libyen. Comme un écho à ce geste, le Groupe Islamique Combattant libyen (GICL) annonce sa mue. Il change de nom et devient le "Mouvement Islamique Libyen pour le Changement" (MILC). Changement ? Les couleurs du MILC sont une variation épurée sinon ascétique de la bannière du GICL. Rappel volontaire ou hasard, sa facture générale n'est pas sans rappeler celle des étendards des groupes armés nord-africains issus du creuset afghan au sortir des année 80..

Le 21 février 2011, AFP relate le sac d'un dépôt d'armes sis dans le port de Darnah. Les auteurs présumés sont décrits comme des "islamistes armés". Ils se réclament de l' «Emirat Islamique de Barqa». Historique, la référence est limpide. Barqa est le nom donné à la Cyrénaïque par son conquérant musulman, le caliphe 'Umar Ibn al-Khattãb. Idéologico-religieuse, l’accroche suscitée dans l'inconscient collectif djihadiste est plus trouble. La formule renvoie à l’Afghanistan des Taliban (l’Emirat Islamique d'Afghanistan)  et dans une moindre mesure à l'Iraq des mouvements sunnites proches d'al Qa'ida (l’Etat Islamique d'Iraq, Dawlat al-ʿIrāq al-ʾIslāmiyyah).

Le 15 mars Tripoli convoque la presse internationale et offre au monde les aveux d’un premier militant islamiste capturé par les forces loyalistes à Zawiyah quelques jours auparavant.  Tête obstinément baissée, regard fuyant et répondant aux questions par l'intermédiaire d'un officiel libyen,  Salah Mohammed Ali Abou Obah se dit membre du GICL. Recruté (ou enrôlé) au Yémen en 1997, Il a ensuite rallié la Grande-Bretagne. Devenu citoyen de ce pays il  continue à œuvrer pour le mouvement. Résidant à Manchester, Salah Mohammed Ali Abou Obah collecte des fonds pour le GICL. Sa base d’opération n’est autre que la Mosquée de Didsbury. Confrontés, comme ils l’ont déjà été de par le passé, les responsables du lieu démentent : Abou Obah y est inconnu. A fortiori il n’a donc pu y effectuer une quelconque collecte de fonds. Ces dénégations sont peu susceptibles d’influer sur les destinataires de la vulgate djihadiste : Manchester comme Didsbury sont des noms connus au sein des mouvances islamistes et l'effet est assuré.

Le 22 mars, Abdel Hakim al-Hasidi, chef militaire de l'insurrection dans la région de Darnah répond aux questions du journal italien Il sole 24 ore.  En quelques mots, il évoque son parcours afghan (il y a passé cinq ans), reconnait appartenir au GICL mais affirme ne pas être membre d'al Qa'ida. Il narre aussi son arrestation, survenue en 2002 à Peshawar, ville qui hébergeait alors plusieurs dirigeants et membres des réseaux al-Qa'ida et du GICL. Remis à des représentants du gouvernement américain par les autorités pakistanaises, al-Hasidi est détenu quelques mois à Islamabad, puis transféré en Libye avant d'être libéré en 2008. Le 30 mars, le journal britannique Independent revient sur al-Hasidi, présenté comme le "chef de la sécurité" de Darnah. Ses hommes, au nombre de 1'200, porteraient le nom de "chabaab".

Le 29 mars, à Ajdabiya, Abdul Monem al-Madhouni et Ibrahim Abdallah Mansour annoncent l'allégeance du GICL au Conseil National de Transition Libyen (CNTL). Agissant sous le contrôle des douze membres du "Conseil du GICL", ils affirment que leur organisation (devenue, ils le confirment, le "Mouvement Islamique Libyen pour le Changement" MILC) et leurs hommes se battront sous les ordres des insurgés. Al-Mahdouni et Mansour sont d'anciens Arabes Afghans. Tous deux ont été formés en Afghanistan, le second a également opéré en qualité de recruteur au Maroc avant de rejoindre l'officine, aussi discrète que vitale, du GICL à Istamboul (nous renvoyons les passionnés d'orthographe à l'article de wikipédia consacré à la Perle du Bosphore).

Le 2 avril, le Wall Street Journal évoque la présence de Soufiane Ben Qummu à Darnah. Membre du GICL ayant émargé à al-Qa'ida, Ben Qummu est un ancien de Guantanamo. Militaire de carrière, Ben Qummu entraînerait aujourd'hui les insurgés de Darnah, aux côtés d'Abdel Hakim al-Hasadi et Salah al-Barrani. Au contraire d'al-Hasadi et de Ben Qummu, al-Barrani est un membre local du GICL: sa formation militaire fut le fait de membres du mouvement revenus en Libye dans les années 90.

INSURRECTION LIBYENNE... LE SPECTRE DES RESEAUX D'AL QA'IDA

Islamisme et Libye sont des compagnons de longue date. Le berceau de l'antique Cirène a, dès le début des années 50, généré son lot de mouvements et d'organisations islamistes : voisins géographiques autant qu'idéologiques, les Frères Musulmans ont été les premiers à essaimer en Tripolitaine, en Cyrénaïque et à Fezzan. Fondée par le Docteur Ibrahim Ezadine, la branche libyenne a eu le temps d'insuffler la vision de Sayyid Qutb et d'infuser les principes de la clandestinité ou encore l'art délicat de l'entrisme à toute une génération de jeunes musulmans avant de céder sous les coups de boutoir du pouvoir et de se dissoudre en 1973.

Mais il est une constante de l'action des Frères alors appliquée en Libye et suivie, aujourd'hui encore, en Egypte, en Syrie ou au Yémen : lorsqu'ils ne les provoquent ou ne les anticipent  pas, ils suivent les soubresauts de l'Histoire. Le mouvement se réinvente donc dans les années 80, sous le patronyme de "Groupe Islamique Libyen". Tout comme en Egypte et dans le reste du monde, les affrontements entre Frères et pouvoirs en place ont laissé des traces, façonnés les hommes, gravés en profondeur les règles d'or de l'action souterraine : structuré en cellules, appliquant de stricts principes de cloisonnement, le GIL est - déjà - fortement implanté dans le Sud du pays, à Benghazi et à Darnah. Il préfigure, une fois encore, ce que feront les mouvements et organisations à venir. Ironie (raccourci ?) de l'Histoire : une partie des chefs du GIL ont étudié aux Etats-Unis.

En outre, comme l'expliqueront beaucoup plus tard certains de ses membres (documents mis à disposition du GCTAT), cloisonnement strict et silence absolu en sont les pierres angulaires ; le respect absolu des règles et consignes de sécurité, le secret y sont cultivés comme autant de vertus cardinales.

De l'athanor de ce deuxième Grand-Oeuvre naîtront, dans les couloirs des Universités libyennes, sur les contreforts afghans et enfin dans les sables de Cyrénaïque, les mouvances djihadistes dont quelques représentants emblématiques emplissent aujourd'hui les pages des journaux, d'Europe en Amérique en passant par l'Arabie Saoudite. Les portraits esquissés ci-dessus sont sans équivoque. Il ne s'agit pas de se demander si ces hommes appartiennent ou non à l'organisation d'Oussama Ben Laden. Quatre d'entre-eux sont effectivement passés par les camps afghans, deux ont cotoyé le Saoudien alors qu'il concevait "son" organisation à Khartoum, Soudan.

De même il est hors de propos de se demander si l'organisation-mère (Qaidat al-Um) tentera de s'implanter en Libye.

Dans l'un comme l'autre cas, les conditionnements, les réflexes, comme les idées fondamentales sont les même. Il n'y a et il n'y aura, sur ces quelques points, jamais réelle de différence entre al-Qa'ida, le Groupe Islamique Combattant Libyen ou encore l'organisation al-Qaida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI).

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Infographies GCTAT

 


al-Qa'ida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI)

Emirat du Sahara - structures avant la mort d'Abdelhamid Abou Zaid


Abdelhamid Abou Zaid - réalité photographique et identification


Mokhtar Belmokhtar - réalité photographique et identification


 Harakat Shabaab al-Moujahedin: combattants étrangers, réseaux et liens

 


Mai 2012, Abou Sa'ad al-Urduni et Emrah Erdogan: chronologie, déplaçements et faits

 


Combattants étrangers et Harakat Shabaab al-Moujahedin: Kenya, chronologie mai 2012

 


Filières. Routes, transits et zones de jihad: une perspective helvétique

 


GICL- Groupe islamique Combattant Libyen, état des réseaux 2004

(source, document ESO 2004)
 


GICL- répartition géographique et force des réseaux 2004

(source, document ESO 2004) 

 


Naamen Meziche, réseaux et connections


The US Drone campaing: Qa'idat al-Um leadership's targetting


 Cheikh 'Attiyatullah al-Libi : réseaux et connections iraniennes, 2003


Moezeddine Garsallaoui, réseau et influences : première ébauche


Abou Doujana al-Sana'ani : influences et réseau global


Groupes et courants : géographie de la terreur

 


Spécificités européennes : ethno-nationalisme, anarchie et éco-terrorisme


Du recrutement à l'acte