Celui qui parlait au désert: Abdulhamid Abou Zaid, nécrologie du silence

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Contrairement à Mokhtar Belmokhtar et Yahya Abou al-Hammam, il n'obtint pas l'insigne honneur d'intégrer la liste noire des cibles - potentielles - des drones américains; omission dont fort peu, d'ailleurs, relevèrent le manque total de cohérence.

Il n'en fut pas moins le premier émir de la branche sahélienne de l'organisation al-Qa'ida aux Pays du Maghreb Islamique à mourir en ce début d'année 2013.

D'aucuns l'ont présenté comme le deus ex machina de l'obédience maghrébine des réseaux Qa'idat al-Um, ce qui est un peu fort sinon beaucoup trop long. D'autres commentateurs, moins inspirés, virent en lui un tueur sanguinaire, doublé d'un contrebandier de la pire espèce ce qui, dans les deux cas, est un peu court. 

Abdulhamid Abou Zaid était un taiseux. Dur, il le fut indubitablement. Avec ses hommes d'abord, ces "brigands du désert" (parfois si jeunes) en devenir incités, au plus fort des mornes journées maliennes, à lire le Coran à l'ombre improbable d'un 4x4 Toyota ligné de rouge.

Avec ses otages ensuite, qu'il se garda d'approcher de trop près, déléguant cette tâche à Nouh, fidèle entre les fidèles ou à Abou Faisal alias al-Mutarjim, ombre servile - mais non dénuée de duplicité - du gardien de l'Adrar. 

 

CHRONOLOGIE

  • Le 23 février 2013, les forces armées françaises et tchadiennes lançaient une importante offensive dans la zone de l'Adora de Tigharghar, sis dans l'Adrar des Ifoghas. 
  • Les premières informations diffusées à ce sujet faisaient état d'une dizaine de véhicules 4X4 détruits suite à une frappe aérienne.
  • L'on assista ensuite au développement de plusieurs opérations du même type, conduites par les forces spéciales françaises, appuyées par les troupes tchadiennes et des éléments maliens. 
  • Entre le 25 et le 28 février 2013, une opération combinant frappes aériennes chirurgicales (grâce au marquage au sol opéré préalablement) et assaut terrestre est lancée au lieu-dit Etagho, situé à quelques dizaines de kilomètres d'Aguelhoc et considéré comme le verrou du de l'Adrar de Tigharghar. Les frappes anéantissent un groupe de quarante-trois (43) personnes. Au rang des victimes l'on compte MohamedGhedir alias Abid Hammidou alias Abdelhamid Abou Zaid.
  • Le 28 février 2013 dans l'après-midi, enNahar, chaîne de télévision algérienne, est la première à faire état de la mort du leader historique de la brigade Tarek Ibn Zyad, Emirat du Sahara.
  • Le 28 février 2013 au soir, le Ministère de la Défense français et le Quai d'Orset se refusent à tout commentaire. Officiellement, la mort de l'un des principaux chefs de la branche sahélienne de l'Organisational-Qa'ida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI).
  • Le 23 mars 2013, après un mois de silence, les plus hautes instances de la république française confirment la mort du chef d'aQMI.

 

NECROLOGIE

La mort d'Abdelhamid Abou Zaid est le premier coup significatif porté à la branche sahélienne de l'organisation al-Qa'ida aux Pays du Maghreb Islamique depuis le début de l'opération SERVAL.

Sa disparition ouvre une brèche conséquente; tant dans l'organisation elle-même (nous allons y revenir), que dans les relations patiemment tissées par les différentes unités sahéliennes d'aQMI, les tribus, les édiles et les populations locales du Nord du Mali, de Tombouctou à Gao, de Kidal à Tessalit en passant par in-Khalil. 

Sa disparition provoque de facto l'effondrement d'un système fait d'équilibres incertains et parfois temporaires, d'alliances conclues dans le sang, de protections et de soutiens accordés au gré d'unions matrimoniales contractées avec soin.


La fin des équilibres incertains

Les unités de l'aQMI opérant en zone sub-saharienne ont fonctionné comme un méccano complexe, génial mais fragile. Depuis la "plongée" d'aQMI dans le altchaudron sahélien en 2002-2003, deux hommes se sont partagé la primauté des territoires, des hommes, des loyautés tribales et claniques. Mokhtar Belmokhtar et la brigade al-Moulathamoune ont pris la haute main sur les territoires situés au Sud de la ville de Tombouctou. La région du lac Faguibine était son royaume, la Mauritanie et les camps sahraoui du Sud de l'Algérie ses principaux terrains de recrutement. Les routes de la drogue remontant du Nigéria et traversant le Mali par les voies dites du "Sud" étaient également sujettes à la protection (donc à l'impôt) des unités de Mokhtar Belmokhtar. Abdelhamid Abou Zaid et la brigadeTarik Ibn Ziyad ont donné corps et même étendu l'oeuvre initiée par Abd al Razzak al-Para, occupant l'Adrar des Ifoghas, région que l'ex-émir de la zone 5 du GSPC et ennemi juré de Mokhtar Belmokhtar (qui n'appréciait guère les libertés opérationnelles, morales et religieuses que prenait trop souvent ce dernier) décrivait comme le "verrou" du Mali et, pour tout dire, de la zone saharo-sahélienne dans son entier. Gao, ville carrefour où opéraient en parallèle (à défaut d'y avoir toujours officié en bonne harmonie) les hommes de Mokhtar et ceux d'Abou Zaid; Kidal, Tessalit et in-Khalil relevaient des terres d'Abou Zaid. Les clans touaregs locaux lui fournissaient des recrues. Il y recevait les hommes désireux d'intégrer ses unités et venant, qui du Niger, du Burkina Faso ou du Sénégal. Les routes de la drogue traversant le Mali par les voies dites du "Nord" étaient, elles, "protégées" par les unités d'Abou Zaid. D'apparence strict, ce découpage des territoires et des influences se déclinait aussi en variations subtiles. Les formations de base des futurs moujahedin étaient assurées par les unités elles-mêmes. Les formations plus spécifiques se dispensaient au Nord du Mali, dans l'Adrar des Ifoghas, fief indisputé d'Abdelhamid Abou Zaid. Les instructeurs et formateurs qui y officiaient, tout comme les "élèves", provenaient des brigades al-Moulathamoune et Tarik Ibn Zyad. A l'occasion des prises d'otages, rencontres importantes, moments-clés et libérations s'organisaient invariablement dans une même zone, située au Nord de la ville de Tombouctou, dans la sphère d'influence de Mokhtar Belmokhtar. En peu de mots comme en beaucoup, Mokhtar Belmokhtar et Abdelhamid Abou Zaid pouvaient ne pas s'apprécier, se réclamer d'héritages et de mentors différents. Ils n'en étaient pas moins condamnés à s'entendre.

Ils le firent. 
 

La dissolution des alliances

altAbdelhamid Abou Zaid était "le" garant des alliances, protections et soutiens liant les unités sahéliennes de l'aQMI aux tribus touareg du Nord du Mali (notamment à la Confédération des Ifoghas). Sa mort annule les serments passés, condamnant (à supposer qu'ils puissent réinvestir ces zones dans un futur proche) les subordonnés et le successeur d'Abdelhamid Abou Zaid à un long et fastidieux travail de recomposition. Dans l'immédiat, aQMI et Mokhtar Belmokhtar perdent un réseau d'influence qui couvre l'immense zone s'étendant au Nord de Gao aux frontières .

La mort d'Abdelhamid Abou Zaid n'ouvre en revanche pas de réelle guerre de succession. Selon les informations dont nous disposons, aucun des chefs des phalanges subordonnées à la brigade Ibn Ziyad ne se serait trouvé aux côtés d'Abdelhamid Abou Zaid au moment de l'opération d'Etagho. Les phalanges al-Furqan (Abdallah Echinghitty), al-Ansar (Abdelkrim Targui) et Yousef Ben Tachfine (Abou al-Kayrawani, d'abord annoncé comme mort puis resuscité à l'occasion du fort trouble communiqué annonçant la mort de Philippe Verdon) semblent encore fonctionnelles. Les vicissitudes de la guerre aidant, il est très probable que Yahya Abou al-Hammam, actuel maître de l'Emirat du Sahara reprenne le bâton de commandeur lâché par Abdelhamid Abou Zaid.
On ne dispose pour l'heure d'aucune information sur le sort des otages détenus par Abdelhamid Abou Zaid et ses unités. Rappelons simplement que les otages d'Arlit se trouvaient sous la responsabilité directe d'Abdelhamid Abou Zaid. Abdelkrim Targui "gérait" Serge Lazarevic et Philippe Verdon (dont l'exécution supposée fut annoncée il y a peu). 

 

Le futur 
La mort d'Abdelhamid initie une réelle recomposition du paysage jihadiste au Nord Mali et marque un basculement "internationaliste" de la branche sahélienne d'aQMI. 
Stratége réputé, chef jouissant de la confiance de ses troupes, Yahya Abou al-Hamman ne pourra (les informations dont nous disposons nous indique d'ailleurs qu'il ne le souhaite en rien) s'opposer à MokhtarBelmokhtar, qui a clairement signifié sa volonté d'instaurer les bases du système Qa'idat al-Um dans la zone sahélienne. S'appuyant sur le MUJAO, l'émir de la brigade al-Moulathamoune est certain de prévaloir. 
Mokhar Belmokhtar est assuré de maintenir ses alliances (essentiellement conclues au sein des tribus berabiches et maures du Nord Mali). La région de Tombouctou lui reste donc accessible à court, moyen et long terme. Grâce au MUJAO, il est assuré de garder un accès à Gao et à ses environs immédiats. 

La zone située au delà de Gao est désormais zone grise sinon terra incognita pour la plupart des unités de l'aQMI.

 

Le Centre consacrera un Map Your Mind à la mort d'Abou Zaid, aux conséquences de cet événement sur aQMI et sur la région. Ce document sera disponible pour les seuls clients du GCTAT ou sur demande. 

Infographies GCTAT

 


al-Qa'ida aux Pays du Maghreb Islamique (aQMI)

Emirat du Sahara - structures avant la mort d'Abdelhamid Abou Zaid


Abdelhamid Abou Zaid - réalité photographique et identification


Mokhtar Belmokhtar - réalité photographique et identification


 Harakat Shabaab al-Moujahedin: combattants étrangers, réseaux et liens

 


Mai 2012, Abou Sa'ad al-Urduni et Emrah Erdogan: chronologie, déplaçements et faits

 


Combattants étrangers et Harakat Shabaab al-Moujahedin: Kenya, chronologie mai 2012

 


Filières. Routes, transits et zones de jihad: une perspective helvétique

 


GICL- Groupe islamique Combattant Libyen, état des réseaux 2004

(source, document ESO 2004)
 


GICL- répartition géographique et force des réseaux 2004

(source, document ESO 2004) 

 


Naamen Meziche, réseaux et connections


The US Drone campaing: Qa'idat al-Um leadership's targetting


 Cheikh 'Attiyatullah al-Libi : réseaux et connections iraniennes, 2003


Moezeddine Garsallaoui, réseau et influences : première ébauche


Abou Doujana al-Sana'ani : influences et réseau global


Groupes et courants : géographie de la terreur

 


Spécificités européennes : ethno-nationalisme, anarchie et éco-terrorisme


Du recrutement à l'acte