LeT-BirD du jour constitue une intéressante série d'énigmes.
Le 16 mars 2012, apparaît sur YouTube une brève séquence vidéo (01:10 min). Omar Hammami, alias Abou Mansour al-Amriki, incarnation même combattant étranger (en anglais "foreign fighter", en arabe et dans tous les théâtres d'action des réseaux de Qa'idat al-Um, "al-muhajir") ayant servi sous la bannière des islamistes somaliens du Harakat as-Shabaab al-Mouhajedin (HSM), affirme craindre pour sa vie. Des différents stratégiques et religieux seraient à l'origine du conflit (séquence vidéo "Urgent Message from Abou Mansour al-Amriki").
A peine diffusé, le message fit le tour de la blogosphère, ce qui était attendu; mais pas de la jihadosphère, ce qui l'était tout autant vu son contenu. Comme le soulignent C. Watts et A. Lebovich dans leur excellent essai1),
analystes et experts furent d'abord pris de cours par l'annonce d'al-Amriki. Tout comme Harakat Shabaab al-Moujahedin (HSM), si l'on doit en croire les interventions de son aile médiatique (autoproclamée) sur Twitter.
A l'étonnement affiché dans un premier message, firent suite des déclarations plus contrôlées; d'abord pour souligner que la vie d'al-Amriki ne serait aucunement menacée, ensuite pour dire qu'un le mouvement entendait mener un enquête approfondie. Le 19 mars enfin, répondant aux articles évoquant l'arrestation d'al-Amriki, fut mis en ligne le message final, démentant cette information (voir ci-contre les messages d'HSM sur ce thème).
Tout, dans cette séquence d'événements paraît étrange.
Les éléments qui en compose la trame ont un goût de "déjà-vu". Que l'on juge.
D'un côté l'on trouve le Harakat Shabaab al-Moujahedin, mouvement issu de le fournaise somalienne à l'ère de l'Union des Cours Islamiques (UCI); de l'autre les hommes dépéchés en Somalie par le noyau dur de Qa'idat al-Um, regroupés sous l'appelation générique d'al-Qa'ida en Afrique de l'Est (aQAE) avec, en sous-jacence, la question du rôle (et de l'influence) des combattants étrangers (les muhajir) au sein du mouvement somalien.
Ils avaient pour noms Salah Ali Salah Nabhan ou Fazul Abdullah Mohammed alias Harun Fazul. Impliqués dans les attentats de Nairobi et Dar es Salaam (07 août 1998)2), ils devinrent dès 2003 l'ancrage, la mémoire et le savoir de Qa'idat al-Um en Somalie. Non contents de rationnaliser et de structurer un mouvement initialement peu préparé à gérer des espaces administratifs, sociaux et économiques ils furent aussi, dès 2006-7, responsables de l'afflux discret mais constant de jeunes gens désireux de combattre dans les rangs du mouvement somalien. Le système Qa'idat al-Um s'installait en Somalie, préparant la voie à la reconnaissance formelle du 09 février 2012.
Omar Hammami alias Abou Mansour al-Amriki était l'un de ces exilés, de ces muhajirin ayant embrassé l'idéal du Califat, porté le message de Qa'idat al-Um et répondu à l'appel du jihad en se rangeant sous la bannière noire et blanche des Shabaab. Son parcours, sa progressive montée en puissance au sein de la mouvance somalienne sont fort bien expliqués par Christopher Anzalone, dont l'article intitulé "The End of a Romance ? The Rise and Fall of an American Jihadi: Omar Hammami's Relationship with Somalia's Al-Shabaab" est au coeur de ce T-BirD #20.
Salah Ali Salah Nabhan tomba au Sud de Mogadiscio le 14 septembre 2009, victime de l'opération "Celestial Balance"3) (raid héliporté des US Navy Seal lancé contre Nabhan et d'autres cibles prioritaires).
Fazul Abdullah Mohammed et son assistant Musa Hussein alias Musa Sambayo alias Abdullahi Dere finirent cribés de balles par les forces du gouvernement de transition somalien dans le corridor d'Afgooye 4), le 07 juin 2011.
Puis vint le tour de Bilal al-Barjawi alias Abou Hafsa, successeur désigné de Fazul, tué dans une frappe de drone le 21 janvier 2012 (à ce sujet, se référer au T-BirD #19 / Vol. 2).
Cumulée à celle de Fazul Abdullah Mohammed, la mort d'al-Barjawi suscita de nombreuses interrogations des responsables des Shabaab. En écho aux inquiétudes exprimées en d'autres circonstances et sous d'autres cieux par leurs homologues des Tehrik e Taliban Pakistan (TTP), les Shabaab acquirent la quasi-certitude que les Etats-Unis disposaient d'informateurs et de sources jusque dans leurs rangs.
Une réunion fut convoquée; Ali Mohammed Rage, Hassan Dahir Aweys, Mukhtar Robow, cheikh Fuad Shongole et Abou Mansor al-Amriki y participèrent. In fine, ils accusèrent le chef suprême du mouvement, Ahmed Abdi Godane, d'avoir orchestré (sinon commandité) les exécutions de Fazul Abdullah Mohammed et celle de Bilal al-Barjawi (les deux épisodes sont documentés dans le T-BirD #19 / Vol.2).
Watts et Lebovich, considèrent que la lutte opposant la faction des Shabaab conduite par Ahmed Abdi Godane à celle dirigée par Rage, Aweys, Robow et Shongole pourrait bien être à l'origine de la disgrâce d'al-Amriki, C'est parfaitement envisageable et leur raisonnement est des plus convainquant.
Nous réservons toutefois notre jugement quant à la finalité et aux conséquences ultimes de ces luttes de pouvoir: un excellent rapport publié par le Osen-Hunter Group suggère d'autres options que celles envisagées par Watts et Lebovich 5).
Plus qu'un hypothétique rapprochement de Godane et de Zawahiri ce qui - peut-être - se joue en Somalie, n'est autre que la survie de l'un des fondements du système Qa'idat al-Um: à savoir la capacité de ses affidés à accueillir, former et engager des combattants sur (tous) les fronts du jihad global.
Excellente lecture à toutes et tous.
T-BirD #20 / Vol.2, 19 mars 2012
1) WATTS, Clint; LEBOVICH, Andrew; Hammami's Plight Amidst al-Shabaab and al-Qaeda's Game of Thrones; HSPI Commentary Series 25; George Washington University; March 19, 2012.
2) Salah Ali Salah Nabhan, Fazul Abdullah Mohammed et Abou Talha as-Sudani organisèrent aussi le double attentat du 28 novembre 2002. Un Boeing 757 de la compagnie israélienne Arkia et l'Hôtel Paradise de Kikambala Beach (Kenya) furent pris pour cible. L'appareil au décollage ne put être touché par les missiles SA-7. Le véhicule bourré d'explosifs lancé contre l'Hôtel Paradise fit son oeuvre (13 morts et 80 blessés).
3) Emporté par les commandos américains afin de permettre une identification formelle (vérification ADN), la dépouille mortelle de Nabhan fut rendue à sa dernière demeure par immersion. Il semble donc y avoir eu des précédents au traitement réservé, selon la version officielle, au cheikh Oussama Ben Laden.
4) C'est dans le corridor d'Afgooye que l'on rencontre le plus grand nombre de personnes déplacées de Somalie. Il s'agit de la plus importante concentration de population après Mogadiscio et avant Hargeisa (Somaliland).
5) Osen-Hunter Group; American Shabaab Figher Fears for His Life; Forward-Leaning Global Security Report; Report 12-012; 17 March 2012.